Éloge de l’ingratitude
La gratitude est dans l’air. C’était, il y a deux jours, la Fête Américaine de la Dinde (ou “Thanksgiving”) et voilà ce matin que je tombe sur cette article de Lysiane Gagnon dans la Presse. Gagnon déclare être reconnaissante envers ses parents pour l’avoir protégé des aspects négatifs de l’Église Catholique. Grâce à cette mesure préventive, nous dit Gagnon, “Je n’ai pas une once d’animosité envers cette Église-là.”
Sa gratitude, toutefois, est plutôt dirigée vers cette même Église:
“La liste est longue des torts de l’Église, de la chrétienté en général et du catholicisme en particulier. Mais enfin, ayons un minimum de gratitude pour ceux et celles qui ont consacré leurs vies à instruire et soigner des générations de Québécois, à l’époque où l’État refusait d’assumer ses obligations! Reconnaissons au moins que c’est en partie grâce à ce clergé têtu et fidèle que nous parlons encore français.”
Donc l’obstination têtue du clergé doit être remerciée, sans elle nous ne parlerions pas encore français. Il y a quelque chose dans ce raisonnement qui sent le syndrome de Stockholm. Une loyauté indue envers le tortionnaire qui est facilement explicable: nous sommes toujours plus reconnaissants envers ceux dont nous n’attendions aucunement une faveur. Merci, voleur de banque, de m’avoir relâché.
”Dans mon temps l’Église te runnait ça les écoles ’sti”
Cette gratitude envers le clergé est douteuse mais également basée sur un mensonge. L’Église Catholique au Québec n’a jamais été autant préoccupée par le français qu’on le croit généralement. On s’imagine peut-être que les baby-boomers, qui ont étudié chez les Frères, excellent en orthographe et en syntaxe?
Dans les faits (pdf), 22% des Québécois de plus de 16 ans sont analphabètes. 32% savent lire des informations simples mais seraient incapables de comprendre un texte comme celui-ci. 33% en seraient bien capables mais ne sauraient maîtriser un article scientifique ou un livre de philosophie. Le clergé ne voulait pas que les québécois soient instruits, on encore il était incapable d’instruire correctement la population, ne serait-ce qu’en fournissant une éducation des plus rudimentaires (lecture, écriture, arithmétique). Le but de l’école de “l’ancien temps” était de former de bons paroissiens, pas des citoyens éduqués.
En fait, Gagnon fait partie d’une très faible proportion de la population qui croit que l’Église a eu un impact positif sur les écoles ET a la chance de savoir écrire un texte. C’est plutôt la providence qu’elle devrait remercier, pas le clergé. Et puis pourquoi leur dire merci? Est-ce qu’ils vous le disent, eux? “Merci d’avoir été de si bonnes brebis”, voilà ce qu’ils diraient.
“Ce fut amusant le temps que ça durait, et comptez sur nous pour tout faire pour récupérer notre hégémonie.”
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