dechamplain - the material soul

Le SSSM est-il un homme de paille?

25 of Jan, 2009 at 11:44

Extrait d’un brouillon d’un premier jet du chap. 3 de mon mémoire…

Le terme Standard Social Science Model (SSSM) vient de “The psychological foundations of culture”, article ouvrant The Adapted Mind (T&C1992). Le noyau du SSSM est la conception de l’esprit humain en tant que tabula rasa modelée avant tout par l’environnement (Cornwell et al. 2008). L’individu viendrait au monde comme une page vierge, et recevrait le gros de ses contenus mentaux via l’environnement ou la “culture”. Cette emphase sur l’influence de l’environnement mène Tooby et Cosmides à qualifier cette position “d’environnementalisme”.

Plusieurs ont accusé Tooby et Cosmides d’attaquer un homme de paille avec le SSSM. Avant de détailler quelques critiques adressées au modèle psychoévolutionniste en tant que tel, nous répondrons brièvement à cette accusation fréquente.

D’abord, le SSSM existe-t-il? Après un inventaire de la littérature, Cornwell et ses collègues ont jugé que le SSSM n’existe pas réellement en psychologie, mais serait encore caractéristique en sociologie. La raison de cet écart paradigmatique serait que la psychologie, étant plus ancrée dans le biologique, serait en quelque sorte immunisée contre le SSSM, alors que la sociologie, de par sa nature même, entretiendrait une mentalité plus similaire au SSSM (Cornwell et al. 2008, 270). L’accusation d’homme de paille est donc au moins à demi fausse.

Par ailleurs, une lecture plus approfondie montre que le SSSM n’est une conception précise à laquelle les auteurs seraient censés adhérer ou pas. Il s’agit plutôt d’une mentalité générale qui, selon Tooby et Cosmides, handicape les sciences humaines. (T&C 1992). Les auteurs reconnaissent que le SSSM correspond à des concepts dépassés (T&C 1992, 33). Ce qui les préoccupe est que les différentes disciplines des sciences humaines n’ont pas encore complètement révisé leurs conceptions, ce qui, craignent T&C, nuirait à leur évolution.

Finalement, Tooby et Cosmides n’accusent pas les environnementalistes de nier l’existence d’une structure mentale innée.(1) (Krebs & Climenhage, 2005). Ils reconnaissent au contraire que le consensus actuel est qu’il existe des structures innées. Même Skinner, rappellent-ils, admettait qu’il existait des structures universelles innées, ne serait-ce que la capacité au conditionnement opérant. Autrement dit, bien que la tabula rasa lockéenne ne soit pas en vogue, on se butte tout de même à son itération actuelle: “the tabula rasa’s fully modern equivalent, the general-purpose computer. Such a computer doesn’t come pre-equiped with its own programs that tell it what to do, but instead - and this is the essential point - it obtains the programs that tell it what to do from the outside, from ‘culture’.” (T&C 1992a, 29).

Ainsi, le vrai débat ne se situerait pas au niveau de l’existence, mais de la nature (centralisée ou modulaire) de la structure mentale innée: “Does the mind consist of a few, general purpose mechanisms, like operant conditioning, social learning and trial and error induction, or does it also include a large number or specialized mechanisms (…) ?” (T&C 1992, 39)

En résumé, le SSSM est possiblement un homme de paille, du moins en psychologie, mais cela semble tout à fait assumé par T&C. Ceux-ci souhaitent, en mettant de l’avant cet épouvantail, confronter le milieu à ses propres retards conceptuels en ce qui concerne l’évolution des processus mentaux.

(1) Réciproquement, contrairement à ce que plusieurs ont prétendu, notamment dans un volume publié par Rose et Rose, Tooby et Cosmides n’affirment pas que l’environnement n’a aucun rôle à jouer dans le développement (Rose & Rose 2000, dans Kurzban 2002). On ne peut nier que l’individu est en relation avec son milieu, et donc influencé par lui. (T&C 1992, 122)

Bibliographie

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Happy-go-lucky

22 of Dec, 2008 at 11:52

C’est à croire qu’il faudrait tous être des êtres ténébreux rongés par l’angoisse existentielle. Ou peut-être de froids scientifiques convaincus que tout est réductible à des processus électro-chimiques dans le cerveau? Dans les deux cas, on constate le néant total qu’est l’existence. La solution est peut-être dans les environs de la bouteille de scotch, des rencontres sans lendemain et des cigarettes à la chaine, baumes venant apaiser l’anxiété résultant de notre coup d’oeil furtif dans le néant. D’une manière ou d’une autre, le bonheur est illusoire. Ceux qui ne sont pas d’accord, dira ce ténébreux philosophe, ne se sont pas posés les Vrais Questions ™, du genre “quel est le sens de l’existence”, “pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien”, etc.

Entre en scène Poppy, personnage principal d’un récent film de Mike Leigh, Happy-go-lucky.Poppy est une institutrice londonaise qui ne perd jamais sa bonne humeur. Humour britishà l’appui, elle réussit à rendre drôle n’importe quelle situation. Après quelques minutes de ce régime intensif de bonheur, on se demande si Poppy s’est posé les Vrais Questions. Son bonheur, certainement, ne peut être qu’illusoire. Il doit y avoir un vide dans sa vie, etc. Mais non! On réalise plus tard que Poppy s’est effectivement posé toutes sortes de questions. Ça ne l’empêche pas d’être heureuse, pas le moins du monde.

Je zappe vers mon vrai sujet: A brief tour of humain consciousness, de V.S. Ramachandran.

Ramachandran est un neurologue d’origine indienne. Il est devenu populaire principalement par ses études sur les “membres fantômes” et sur la synesthésie. Ce qui m’a frappé le plus en lisant A brief tourest que Ramachandran ne se base pas sur nos habituels stéréotypes occidentaux. Il ne va pas, par exemple, employer des exemples tirés de la mythologie grecque. C’est plutôt dans l’hindouisme et dans la pensée orientale qu’il tire ses métaphores.

Du coup, il me semble que Ramachandran n’a aucun problème avec le réductionnisme en psychologie. Ça ne l’embête pas, sur le plan métaphysique, d’affirmer que nous n’avons pas d’âme, que notre conscience est ”juste” le sous-produit de réactions chimiques dans le cerveau, etc. En fait, il trouve ça beaucoup plus beau, plus authentique, plus… spirituel.

Comprendre le fonctionnement de notre cerveau n’enlève pas toute la beauté du monde, au contraire. Ramachandran avance même que les artistes ont toujours, sans vraiment s’en rendre compte, comptés sur certaines particularités du cerveau humain. Mieux comprendre le cerveau permettrait ainsi de mieux apprécier l’art.

Certains s’imaginent que le réductionnisme enlève la beauté du monde et ne peut que mener au nihilisme. En lisant V.S. Ramachandran, on se demande si ce point de vue ne serait pas un préjugé occidental. Dans la même lignée, la psychologue et auteur Susan Blackmoore a déjà affirmé que, lorsqu’elle a réalisé que sa conscience est un sous-produit du cerveau, elle a ressenti un grand soulagement. Elle considère être beaucoup plus heureuse depuis.

Quand on lit les textes de Blackmoore, on découvre une femme qui a beaucoup expérimenté avec diverses formes de spiritualité (les drogues et la méditation zen, principalement). On ne pourrait pas vraiment dire qu’il lui “manque quelque chose” dans la vie, ou qu’elle ne s’est pas posé les Vraies Questions ™. Au contraire.

C’est peut-être ceux qui postulent un monde-derrière-le-monde, une âme, une transcendance, c’est peut-être ceux-là qui ont un problème avec le bonheur.

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Jeffrey Schwartz, suite

27 of Oct, 2008 at 15:27

Depuis la lecture de l’article dans New Scientist (voir message précédent) j’ai souvent repensé à l’argument de Schwartz. 

Je réalise que j’ai vraiment du mal à m’imaginer ce que pourrait être un dualisme (ou quoi que ce soit d’autre qu’un monisme matérialiste). J’ai tenté de me le représenter mentalement, mais j’ai beau me concentrer je n’y arrive pas.

J’ai aussi essayé, devant un miroir, de m’imaginer mon corps comme une entité autre que moi. Sans succès. En fait, j’arrive à la conclusion inverse. 

En me fixant moi-même dans les yeux, j’arrive à avoir une espèce de sensation de détachement. Lorsque je bouge la tête, les yeux dans la glace continuent à me fixer. C’est fascinant, et même si je m’amuse à faire ça depuis plus de 20 ans je continue à avoir cette sensation inquiétante.

J’ai lu sur ces patients qui considèrent certaines parties de leur corps comme étant un morceau de viande ne leur appartenant pas réellement. Je suppose qu’un dualiste a cette impression envers l’ensemble de son “enveloppe charnelle terrestre”. Moi, suite à cette expérience devant le mirroir, j’ai l’impression que tout mon être m’est étranger.

Lors de cette petite méditation, à force de fixer, je constate que la personne que je vois m’est étrangère. Comme disait Rimbaud: “je est un autre”*.

J’ai alors l’impression que mon “je” n’est pas réel, que “je” est étranger à la fois à mon corps et à mon esprit (”mind”). Autrement dit, j’ai la sensation que ma conscience elle-même n’est pas moi, mais qu’elle est engendrée par cette machinerie que je vois dans la glace. Bref, que l’Ego est une propriété émergente. Exactement ce qu’affirment les MICHANTS matérialistes que dénoncent à leur façon Beauregard, Schwartz et cie.

Si un robot sophistiqué atteignait le point où il a une conscience de lui-même, il aurait probablement la même impression vertigineuse… celle de ne pas exister réellement, du moins pas selon la conception dualiste.

*(C’est peut-être l’interprétation la moins littéraire que vous ne lirez jamais de ce bout de phrase, mais je m’en tape pas mal!) 

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Mario Beauregard, Jeffrey Schwartz et Bill Dembski entrent dans un bar…

25 of Oct, 2008 at 8:56

Dans le New Scientist, on peut lire que Mario Beauregard, prof à l’U de M en neuromachin, est maintenant officiellement lié avec le Discovery Institute. Beauregard, après son étude plus ou moins ratée avec les Carmélites, a publié avec la Denyse O’Leary un ouvrage délirant où ils tentent de défendre le dualisme à grand coup d’arguments béton, du genre “Dan Dennett ressemble à Darwin.” AHREEEU AHREEEU! 

 Beauregard remet ça, cette fois avec Bill Dembski et Jeffrey Schwartz. Ce dernier a déjà un argument solide pour son livre: il a montré à des sujets un IRMf de leur propre cerveau. Comme ça, en live. Et c’est censé prouver le dualisme? On peut comprendre que deux niveaux de phénomène sont créés par l’expérience: le cerveau du sujet et l’image du cerveau du sujet. Mais ça ne veut pas dire que le dualisme est vrai.

En fait, j’ignore combien il y a de manières de réfuter cette allégation, mais en voici quelques unes:

  • Si je me regarde dans le mirroir, est-ce que je viens de prouver le dualisme? (Après tout, il y a le Moi réel et le Moi dans le mirroir…)
  • Schwartz a, tout au plus, démontré que ses sujets ont des processus cognitifs. Quant le cerveau s’active, ça se voit sur l’IRMf. C’est justement le but de cette technique d’imagerie.
  • Si je filme l’intérieur de mon ordi avec ma webcam, est-ce que ça veut dire que l’ordi a une âme?
  • On se tue à leur dire que esprit = cerveau, cerveau = esprit (au sens de “mind”). Si l’esprit travaille, le cerveau travaille. Ce n’est pas une preuve du dualisme, mais du monisme.
  • Logiquement, Schwartz ne démontre pas le dualisme, mais… l’infinialisme. Si je scan mon cerveau en action et que je le regarde ne live, je crée un loop infini car mon observation va influer sur mes processus mentaux, lesquels sont scannés par l’IRMf, affichés sur le moniteur, ce qui influence mes processue mentaux, et ainsi de suite à l’infini.

Je peux répliquer l’expérience de Schwartz par la technique de biofeedback la plus simple qui soit: observer ses propres mouvements corporels. Tiens, je viens de faire une erreur typographique. Je regarde mon doigt et m’assure qu’il appuiera sur la bonne touche cette fois. Il n’y a pas d’âme dans mon doigt. C’est mon doigt! On devine déjà de quel doigt il s’agit… et vers qui je le hisse fièrement. 

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Comments (2)

Cosmides en 1983

7 of Oct, 2008 at 17:25

En 1983, Leda Cosmides nous publie son second article (pdf) en carrière, le premier explicitement sur la psychoévo. Comme elle défend sa thèse en 1985, j’en déduis qu’en 83 elle est en train de faire son PhD en sciences cognitives, après avoir complété un bac en biologie en 1979.

L’article a un bon fond (mon résumé ici). Cosmides se penche sur une possible universalité de la prosodie (en gros, l’intonation quand on parle) et tente de vérifier ça par une expérience.

L’expérience en question est assez simple. On fait lire à une dizaine de volontaires (des étudiants paumés) une série de phrase avec un contexte émotif différent. Chacunes des phrases contient les mots “I’ll do it” (j’vais le faire). Cosmides enregistre ce segment et compare les “I’ll do it” contents, fâchés, tristes, etc, de chacun des volontaires.

Les résultats sont concluants. La prosodie des sujets semble corresponde à un certain pattern. Un peu comme dans le film Taxi Driver, les sujets mettent parfois l’emphase sur le I’ll, parfois sur le do, et parfois sur le it. Mais c’est surtout la fréquence (la hauteur du son, aigu ou grave) qui est constante. Les étudiants, selon le contexte émotif de la phrase, haussent le ton au même endroit et mettent l’emphase sur les mêmes mots.

Cosmides interpète ces résultats comme la preuve d’une origine évolutive de la prosodie. Son raisonnement va comme suit. (1) Si les sujets emploient la même prosodie dans le même contexte émotionnel, c’est que la prosodie sert à moduler le son de la phrase afin de mieux communiquer l’intention de l’émetteur. (2) Si chacun avait sa propre prosodie, alors personne ne comprendrait l’intention de l’autre quand il nous parle. Ça ruinerait toute l’utilité de la prosodie énoncée au point #1. (3) Donc la prosodie est universelle, et a une origine évolutive.

Ça a l’air super brillant comme ça, mais considérons le même raisonnement un peu modifié: (1) Le langage sert à communiquer. (2) Si on ne se comprend pas alors le langage ne sert à rien. Or, on vient de dire qu’il sert à communiquer. (3) Donc tout le monde parle anglais. Le reste n’est que du bruit.

On voit bien que l’expérience de Cosmides, faite sur un échantillon très limité, ne suffit pas pour démontrer ce qu’elle prétend. Le N est trop petit pour généraliser à toute la population, et le raisonnement en tant que tel laisse à désirer.

Mais c’était déjà un grand pas. Dans les années 80, Cosmides aura amplement le temps de raffiner sa théorie, qui est encore débattue aujourd’hui.

Et puis, reste qu’elle a publié ça à 26 ans, alors que moi je fais des playlists d’automne…

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Article pour le séminaire de Christine Tappolet

19 of Apr, 2008 at 23:47

Avant-propos.

Je ne crois pas au libre-arbitre. Je crois au contrôle de soi, à l’autonomie de la personne. Il y a une nuance. Le libre-arbitre est une superstition; cette conception implique que l’agent a un petit bonhomme dans sa tête, lequel n’est pas influencé par l’extérieur, qui passe son temps à prendre des décisions rationnelles. On a beau appeler ce petit bonhomme une “conscience”, une “âme” ou ce qu’on veut, je crois que c’est un modèle bon à jeter.

Donc pas de libre-arbitre. Mais en même temps on veut pouvoir dire qu’il faut respecter le développement de la personne en ne lui imposant pas nos croyances, etc. On veut pouvoir se fâcher quand on voit un documentaire sur une secte, sur une épouse qui ne veut pas quitter son mari qui la bat, etc. Bref on veut que la dignité humaine et l’autonomie individuelle demeurent, voire qu’elles occupent une place centrale.

Dans cet article j’ai tenté de présenter une manière naturaliste de concevoir l’autonomie. J’entends par là que je ne fais pas appel à un homunculus - ce fameux petit bonhomme dans la tête - ni à quoique ce soit qui ne puisse s’expliquer par ce qu’on sait déjà de la psychophysiologie humaine.

Alors voilà le travail que j’ai présenté à Christine Tappolet pour le semestre d’hiver 2008. J’inclus la même chose en pdf pour faciliter la lecture:  Dissertation Tappolet 2008 (pdf, 188kb)

Dans le but de présenter un modèle de l’autonomie tenant compte de l’émotivité ne faisant pas appel à un homoncule, cet article examine d’abord critiquement la conception rationaliste des émotions. Une réfutation de cette conception, basée principalement sur les travaux de Tappolet (2006), est proposée. Cette critique est ensuite prolongée en une analyse comparative de la théorie émotionnelle de de Sousa (1987) et de Tappolet (2006), dont nous tenterons de faire la synthèse. Finalement, une perspective neuropsychologique est présentée (Prinz, 2004; 2006).

Introduction

Une œuvre majeure concernant les émotions est l’ouvrage de Ronald de Sousa, The rationality of emotions, paru en 1987. Il est intéressant de constater que l’auteur y consacre deux chapitres à des questions ne concernant pas directement les émotions. Principalement, de Sousa défend une certaine forme de matérialisme contre la croyance en une téléologie naturelle, ou encore un fonctionnalisme édulcorécontre une conception dualiste. Cette démarche n’est pas superflue chez de Sousa, puisqu’elle permet de réhabiliter les émotions en tant que composantes centrales de la psyché, laquelle serait non plus la composante transcendante d’un humain « mi-bête mi-ange », mais le résultat de millions d’années de pressions sélectives.

La conception homonculaire d’un esprit transcendant cède ainsi la place à un modèle où de multiples modules cognitifs rivalisent pour le contrôle de l’individu : désirs, émotions, croyances, prédispositions, raisonnements, etc. Au sein de cet équipage, personne ne tient la barre. Comment discerner alors ce qui constitue le vrai soi, ou, plus précisément, comment savoir si une action a été motivée par le soi authentique?

Dans le cadre de ce travail, je propose d’avancer le zoom encore d’un cran en me penchant sur la question de l’autonomie des actions motivées par les émotions. Nous verrons que, loin de nuire à la raison l’émotion est une constituante majeure de l’esprit humain, et qu’une réintégration des émotions permet de répondre à plusieurs problèmes posés par le rationalisme, dont la régression à l’infini qu’implique le recours à un homoncule1 pour expliquer la conscience.

Visant, dans l’ensemble de cet article, à faire un pont avec les sciences cognitives, qu’on accuse souvent de négliger les émotions, nous tâcherons également d’ajuster les propos de cet article par rapport à différentes notions de neuropsychologie.

L’échec du rationalisme

Auteur emblématique du courant rationaliste, Descartes postule une âme existant indépendamment du corps. Bien qu’elle lui est opposée, l’âme se joint au corps via la glande pinéale, structure sélectionnée en raison du fait qu’elle ne se dédouble pas, alors que « les autres parties de notre cerveau sont toutes doubles, comme aussi nous avons deux yeux, deux mains, deux oreilles » (Article 32). Descartes est donc en quête d’une structure unique pouvant recevoir les commandes d’une conscience monolithique, d’un « pilote » absent de son navire2.

Il va sans dire que l’hypothèse de la glande pinéale comme siège de la conscience n’a aujourd’hui plus de valeur scientifique (Damasio, 2003, 188). À l’inverse de Descartes, les neuroscientifiques actuels considèrent la conscience comme composée d’agents (ou daemons) multiples correspondant de manière plus ou moins plastique à différentes zones du cerveau. Le défi véritable n’est donc plus d’harmoniser corps et âme, mais de juger de l’autonomie d’une action en considérant la multiplicité des motivateurs présents au sein d’une même personne.

Tout de même, une conception rationaliste demeure, héritée des Lumières, selon laquelle une action motivée par l’émotion n’est nécessairement pas autonome (Tappolet, 2006, 47). L’agent serait donc réduit à sa raison. En revanche, l’émotion, liée au corps, serait reléguée au rang de « passion », alors que le véritable acte autonome serait celui qui émane de l’esprit désincarné postulé par Descartes. Nous énoncerons ici quelques critiques formulées à l’endroit de la conception rationaliste des émotions.

Selon Daniel Dennett (1991, 105-111) la conception rationaliste de la conscience suppose un « théâtre cartésien » où un agent rationnel serait installé, observant ce que nos yeux voient, entendant ce que provient de l’appareil auditif, etc. Cet agent métaphorique, ou homoncule, serait donc la seule source viable d’actions vraiment autonomes. Cela pose un premier problème assez trivial: mais qui, au juste, compile les différentes perceptions de l’homoncule et engendre son action – un autre homoncule? Il est assez ironique de constater que Descartes, dont l’une des preuves de l’existence de Dieu se base sur la crainte d’une régression à l’infini, tombe précisément dans ce piège lorsqu’il est question de conscience. Qui plus est, le théâtre cartésien ne serait pas, selon Dennett, une explication viable sur le plan neurologique. Malgré de multiples tentatives contemporaines de confier à une autre structure, dans le lobe frontal principalement, le rôle qu’occupait la glande pinéale chez Descartes, l’homoncule se fait toujours attendre.

Outre les critiques issues des neurosciences et de la philosophie de l’esprit, il est possible de rejeter le rationalisme sur des bases métaéthiques. Dans The Autonomy of Emotions (2006), Christine Tappolet adresse au rationalisme une critique axée sur les actions akratiques, c’est-à-dire des actions autonomes allant néanmoins à l’encontre du jugement de l’agent. L’article remarque d’abord que les crimes passionnels, bien que motivés par l’émotion, ne sauraient être considérés comme étant à l’abri de toute responsabilité légale (45-46). La conception rationaliste voudrait pourtant qu’une action motivée par l’émotion soit inévitable, donc non autonome. Or, remarque Tappolet, ce raisonnement ne s’applique qu’à une certaine classe d’émotions susceptibles de restreindre le comportement, comme la colère ou la peur. D’autres dispositions émotionnelles, comme la joie, ont plutôt l’effet contraire: l’agent, le coeur léger, voit un monde de possibilités s’offrir à lui.

Par ailleurs, estime Tappolet, la conception rationaliste risque d’engendrer une multitude de cas où un comportement noble est engendré par l’émotion, alors que le raisonnement aurait mené à une action mauvaise. Un exemple représentatif est le cas de Huckleberry Finn, tiré du roman de Mark Twain. Dans cet exemple, que l’on retrouve également chez de Sousa (1987, 188), Huck a la possibilité de trahir son ami Jim, un esclave en fuite. Incapable de trahir son ami, il le laisse finalement partir, bien que sa raison lui dicte le contraire. Une bonne conception de l’autonomie voudrait que l’on félicite Finn lui-même pour avoir agi de la sorte, et non seulement son action (Tappolet, 2006, 50). C’est précisément ce que soutiendrait une théorie romantique ou nietzschéenne, selon lesquelles le vrai soi s’exprime par l’émotion. (47)

Cependant, la conception rationaliste ferait exactement le contraire, considérant que c’est accidentellement que Finn a agi noblement, et qu’il n’est aucunement à féliciter. Autrement, le rationaliste devrait admettre que l’action était autonome, donc provenait du vrai soide Finn, et en même temps que l’action était mûe par l’émotion. Cela placerait le rationaliste, pour qui le vrai soi est ce qui motive l’action, dans une position fâcheuse où il devrait admettre que le soi est l’émotion.

Notons qu’il n’y a pas des exemples tirés de la littérature: une étude réalisée récemment visait à analyser l’impact de motivateurs émotionnels sur l’incidence des fraudes fiscales (Coricelli et al, 2007). Les résultats montrent que, chez les sujets chez qui on avait, dans une simulation, artificiellement induit la crainte d’être découvert, le pourcentage de fraude était significativement moindre. Or, une pure analyse des risques et bénéfice voudrait que l’on fraude systématiquement puisqu’en réalité le risque de détection est faible. Dans cette situation, la raison mènerait au crime, et l’émotion (peur, honte, mais surtout le sentiment d’appartenance et la satisfaction d’agir honnêtement) nous dirigerait sur la bonne voie.

Certes, un rationaliste pourrait rétorquer qu’en réfléchissant mieux, l’agent arriverait à la conclusion que la fraude n’est pas le bon comportement à adopter. Mais que faire des situations où l’agent estime avoir de bons motifs rationnels pour frauder? De même, Huck Finn aurait pu, en dépit du contexte sociohistorique, réfléchir sur l’esclavage, développer une théorie de l’égalité, de la dignité humaine, ainsi de suite, et finalement renoncer à dénoncer Jim. On réalise que ces considérations nous mènent à une vision intellectualiste de la moralité et à des standards irréalistes, puisque l’on soutiendrait alors que l’action rationnelle est meilleure seulement dans la mesure où le raisonnement est effectué de manière optimale. De manière plus plausible, la situation se ramène à l’évaluation de ce qui compte le plus pour l’agent: épargner de l’argent, ou respecter la loi? L’amitié, ou ses opinions esclavagistes? Or, dès qu’il est question de « ce qui compte le plus », il est question de souci, de préoccupations, de valeurs… donc d’émotions.

de Sousa et l’effet de salience

La conception rationaliste considérait comme autonome une action « autogérée », basée sur un motif fournissait une raison légitime d’agir. Or, comme nous venons de le voir, de multiples motivateurs peuvent influencer l’agent et entrer en conflit. Il serait alors approprié de dire que l’action est autonome si motivée par le motivateur qui est le plus central à l’individu, et non celui qui provient de la plus exhaustive réflexion. Cette analyse se trouve déjà chez de Sousa (1987, 175), et bien que celui-ci n’emploie pas explicitement le terme « care », je tenterai ici de démontrer que sa vision est en plusieurs points orthogonale avec celle de Tappolet, que nous étudierons par la suite.

Faute de parler de care, Ronald de Sousa parle plutôt de désirs qui sont considérés comme importants, et dont le fait d’être départis nous donnerait l’impression d’une violation de notre nature intrinsèque. Remarquons qu’il serait tout à fait possible de ne plus, éventuellement, avoir d’intérêts pour ces choses, et ce sans avoir cette impression d’aliénation. Cela n’enlève rien à la valeur actuelle de ces désirs, puisque c’est dans l’avenir qu’ils ne seraient plus centraux. Par exemple, la possibilité de ne plus aimer les Sauvignons n’enlève rien à l’amour actuel pour ce cépage. À moins, bien entendu, que l’agent tienne en haute estime la valeur de constance. Cela mène de Sousa à distinguer trois types de désirs:

« … those that we regard as intrinsically subjective, those in which we cherish constancy because they have moral or aesthetically objective import, and finally those that are morally significant not simply because of the value of their object but because of what our havingsuch desires means for our self-concept, our energy, our integrity. » (de Sousa, 181).

La chasse aux homoncules

Simplement dit, il existe différents types de désirs avec des niveaux particuliers d’importance subjective. Nous nous retrouvons face à notre problème de départ: comment l’agent parvient-il à trancher alors que plusieurs facteurs motivants sont en compétitions, ou encore: pourquoi l’âne de Buridan ne meurt-il pas de faim? La tentation est forte de postuler un homoncule qui ne serait pas lui-même soumis aux désirs de l’agent et pourrait trancher objectivement, bien installé dans le confort de son théâtre cartésien. Mais la réponse que propose de Sousa est plus parcimonieuse: nul besoin d’homoncule, ce sont les émotions qui font ce travail. Les émotions se chargeraient, dans cette perspective, d’attribuer une priorité à certains désirs, selon ce qu’on désigne en sciences cognitives comme l’effet de sallience. Sans cet emphase mise sur certains processus mentaux, il serait non seulement impossible de faire des jugements, mais également impossible de percevoir quoique ce soit, puisque l’esprit serait assailli par une quantité quasi infinie d’informations. Pour de Sousa l’émotion guide notre faisceau attentionel est sous-tend nos processus rationnels (201).

Mais cela ne résoud pas encore notre problème récurrent de régression à l’infini, puisque si l’émotion sous-tend la raison on peut encore se demander ce qui guide l’émotion. Il est toutefois possible d’éviter ce piège. Selon de Sousa, l’évolution nous a dotés de structures innées permettant le nourrisson de réagir émotionnellement à certains stimuli3. Au fil de son développement, l’enfant crée de nouvelles associations entre certains scénarios et une émotion appropriée, ce que de Sousa désigne comme un paradigme (182-184). Plus l’esprit et le langage se raffinent, plus les catégories émotionnelles deviennent subtiles et nombreuses, au point où l’agent ne peut lui-même identifier la raison de telle ou telle réaction émotionnelle4. Finalement, l’homoncule émotif est remplacé par un automate chargé uniquement d’apparier les états mentaux actuels avec des cas paradigmatiques présents en mémoire. Cet automate, engendré par l’évolution et programmé par la relation avec l’environnement, n’a nul besoin de son propre homoncule ni pour exister, ni pour fonctionner.

Tappolet et la théorie du care

Assimiler les émotions à des jugements serait, compte tenu de notre projet de rétablir l’émotion comme guide de la raison, tout à fait tentant. Dans cette conception, avoir peur lorsqu’exposé à un stimulus reviendrait à juger que cet objet est effrayant. Cependant, dans La philosophie des émotions et la dynamique émotionnelle(à paraitre), Christine Tappolet déploie une conception de l’émotion comme étant une perception, et non un jugement. Voyons ce qui motive ce choix philosophique, et comment il est congruent avec l’analyse de de Sousa.

Juger signifie que l’on émet une conclusion au sujet de concepts qui se présentent à nous. Un premier problème soulevé par Tappolet est qu’un jugement est construit dans l’entendement, alors qu’une perception s’impose à nous. Ainsi, regardant une certaine scène visuelle, nous n’avons d’autre choix que de la voir. Un autre problème est que, si l’émotion est un jugement, alors avoir peur de X impliquerait que l’on possède un concept de peur, ou du moins un concept de X. Un tel modèle pourrait peut-être fonctionner en se limitant aux humains, mais une conception des émotions doit également rendre compte des animaux ne possédant aucuns concepts. Par exemple, selon Tappolet, on doit pouvoir affirmer, sans contredire notre modèle, que l’écureuil a peur de X, bien qu’il ne possède pas le concept X. En revanche, il est possible de percevoir X sans savoir de quoi il s’agit, ce qui indiquerait que l’émotion n’est pas un jugement, mais une perception.

Que vaut cette conception? En retenant ce qui a été dit à la section précédente, on peut affirmer qu’avoir « en tête » le concept X n’est pas nécessaire à l’émotion. Ce qui compte est que l’écureuil soit capable de reconnaître la situation comme correspondant au paradigme approprié, dans ce cas, il s’agirait de reconnaître la situation comme suffisamment similaire au paradigme danger. Cela aurait pour effet de déclencher la réaction physiologique de peur et l’action de fuir. Grâce à la capacité de l’émotion à guider le faisceau attentionel, le programme de fuite prendrait nécessairement le pas sur toute autre action déjà amorcée.

Pour Tappolet nomme cares ces structures motivationnelles qui forment nos préférences, guident et limitent nos actions. (2006, 51). Tout comme chez de Sousa, où il y avait plusieurs niveaux de volitions et préoccupations, Tappolet soutient, en se basant sur Frankfurt, que les soucis ne sont pas tous égaux. Certains sont « irrésistibles », d’autres, périphériques. Cela ne signifie pas que les soucis sont au même rang que les pulsions. On ne s’associe pas, par exemple, à la pulsion de tousser. De même, les pulsions de colère, bien qu’étant de forts agents motivateurs, ne sont pas considérées comme centrales par l’individu (52). En revanche, pour l’agent, un souci vraiment central ne pourrait pas ne pas être considéré comme crucial. Ainsi, X étant un souci central, nous n’avons pas le choix d’aimer X, ne voyant pas comment il serait possible d’en juger autrement. Cela n’est pas sans rappeler les désirs de troisième catégorie chez de Sousa, pour qui ces désirs ne pouvaient être enlevés sans détruire l’individu.

Actions inconscientes et hiérarchie des motivateurs

Dans le même sens, Tappolet soutient que nos soucis centraux constituent notre moiprofond. Par conséquent, une action est autonome lorsqu’elle s’inscrit dans le sousi le plus central. Que fait-on alors des actions n’impliquant aucune motivation, comme les actes faits de manière réflèxe? On peut douter que l’agent est particulièrement préoccupé par la manière dont il éteint l’alarme du réveil-matin, se lève du lit, prépare son café, et ainsi de suite. Tappolet (54) propose d’abord une solution issue de Shoemaker, pour qui ce genre d’action n’est pas autonome. Si l’on agit sur le « pilote automatique », alors il serait inutile de considérer l’action comme autonome.

Mais cette explication n’est pas tout à fait satisfaisante. Certes, ces actions demandent peu d’effort mental, mais on ne serait pas prêts à les considérer comme réellement automatiques. Une solution plus simple sera d’écarter la question comme étant un faux problème en affirmant que l’action de l’agent n’est pas sans lien avec ses préoccupations « concernant son mode de vie » (55) . Par exemple, si l’agent fait des étirements après son lever, pour ensuite avaler un petit-déjeuner équilibré, il est raisonnable de croire qu’il se souci de sa santé. De même, ajouterait de Sousa, le fait que le comportement soit routinier pourrait refléter un souci pour la constance. Vu autrement: l’agent peut se constituer, de manière plus ou moins intentionnelle, une routine composée d’actions importantes pour lui, et répéter à chaque matin ce scénario sans vraiment réaliser qu’il a une routine.

Un autre problème, plus considérable, serait celui de la centralité relative des motivateurs les uns par rapport aux autres. Chez de Sousa, les émotions, en comparant la situation avec des cas paradigmatiques, se chargeaient de prioriser certains motivateurs. Tappolet parle plutôt d‘intégrationavec les états mentaux de l’agent. Plus il y aurait de liens avec les états mentaux, plus la préoccupation serait centrale pour l’agent. L’établissement de liens aurait pour effet d’enraciner la croyance, le désir ou le souci: « Deep beliefs tend to resist revision » (Arpaly & Shroeder, in Tappolet, 2006, 56). On constate donc que la centralité, découlant de l’enracinement du motivateur, doit être distinguée de la force motivationnelle. La pulsion colérique est, de façon très éphémère, un agent motivateur très puissant, mais n’est que faiblement lié aux autres états mentaux, d’où l’impression d’être « hors de soi ».

Quels motivateurs sont légitimes ?

Cela est d’autant plus intéressant lorsqu’on considère de récents travaux sur les phénomènes de dissonance cognitive et de faux souvenirs. Notamment, Elizabeth Loftus (2003) a démontré que des souvenirs artificiellement implantés sont difficiles à déraciner, surtout lorsque le sujet bâtit, souvent en raison de désinformation, un réseau de concept entourant sa fabulation. Une telle croyance induite serait susceptible de modifier le comportement de l’agent, bien qu’elle ne soit pas centrale. On réalise donc que la manière dont l’agent acquiert un motivateur peut révéler si celui-ci est légitime ou non. Cette intuition rappelle Dworkin (1970) qui trace un parallèle avec la propriété d’un objet, qu’il distingue du simple fait d’être en possession:

With property we can consider both possession and ownership, what a man has and what belongs to him. The concepts are independant for something may belong to a man algthough he does not possess it, e.g. it is stolen from him (…) Sometimes determining what belongs to someone will be, in part, tracing how the object came into his possession.

Si on étend le raisonnement aux motivateurs, ceux-ci seraient nôtres lorsqu’ils sont acquis de manière normale. Par exemple: la réflexion critique, l’auto-évaluation, tout mécanisme permettant de permettre à nos cares et motivations d’être à l’écoute de nos pensées. Une violation de ces mécanismes expliquerait pourquoi l’agent victime de lavage de cerveau ne serait pas autonome lorsqu’il agit selon « ses » préoccupations (Tappolet, 2006, 57). En somme, on peut donc dire que le modèle de Tappolet considère une action comme autonome si et seulement si l’agent motivateur qui en est responsable est à la fois central, c’est-à-dire très lié aux autres états mentaux, et d’origine naturelle.

Critiques et réponses

On pourrait reprocher à ce modèle qu’il peut parfois être difficile de distinguer un care d’origine naturelle des contrefaçons5. De plus, étant sujets à de multiples influences externes, il devient irréaliste de supposer un careparfaitement authentique. Cependant, le modèle n’a jamais promis un critère infaillible garantissant que telle action est autonome. On peut supposer de manière réaliste que chaque motivateur a un niveau plus ou moins important de d’authenticité, de centralité et de pouvoir motivationnel.

Une autre critique serait que cette conception tombe dans l’autre extrême et néglige le rôle de la raison. En effet, selon Christine Tappolet, nos caresne doivent pas nécessairement être le fruit de réflexions. Or il est raisonnable de croire que, bien avant d’être en mesure de réfléchir critiquement, il y avait des choses qui me préoccupaient. La réflexion n’est donc pas nécessaire au care. Ce serait plutôt l’inverse: le simple fait de réfléchir à quelque chose indique que cela nous importe à un degré ou un autre. (57) Finalement, en ce qui concerne les démarches réflexives élaborées de « travail sur soi », elles ne sont pas indépendantes de l’émotion, puisqu’elles dépendent d’un souci pour l’amélioration de sa personne.

Du côté de chez Prinz

Avant de conclure, j’aimerais présenter un dernier auteur afin de préciser certaines notions étudiées dans ce travail et de tenir mon engagement initial de faire le pont avec les neurosciences. Plus exactement, nous nous appuierons sur Prinz afin d’élargir la discussion à deux questions qui me semblent particulièrement pertinentes.

Qu’est-ce qu’un désir, au juste?

Nous avons mentionné de nombreuses fois le désir tout au long de ce travail, mais sans jamais réellement préciser de quoi il s’agissait. L’intuition voudrait que l’on définisse un désir comme « quelque chose que l’on veut ». Mais Prinz amène une précision intéressante à ce sujet; dans Gut Reactions (2004, 196), il affirme que cette intuition est fondée sur un abus de langage. Prinz soutient donc qu’il ne faut pas confondre désirer X et espérer que X. L’abus de langage serait donc d’étendre le verbe désirer à des choses qu’il nous est impossible de mettre à l’agenda, comme vouloir qu’il fasse beau, puisqu’aucune suite d’actions ne pourrait mener à ce but, outre « la prière ou le voyage » (197).

En réalité, un désir serait le fait de placer une action dans un registre d’actes à effectuer. Des mesures seraient alors entreprises par ce module cognitif afin de réaliser ce but, la première étant de trouver une stratégie permettant de satisfaire le but en question. Par exemple, le marqueur somatique faim engendrerait un désir de manger, ce qui placerait l’action manger dans le registre. Un sous-module se chargerait alors de trouver des stratégies permettant d’atteindre le but (194).

Ce registre des actions à effectuer est un ajout intéressant qui n’est pas incompatible avec les modèles de de Sousa et Tappolet. Il n’est pas farfelu d’imaginer que l’émotion puisse permettre à une tâche de dépasser les autres dans la file d’actions à effectuer. Imaginons l’écureuil de notre exemple précédent qui verrait d’abord un gland et ensuite un prédateur. Il serait sans doute tenté par la nourriture, mais la peur donnerait priorité au mécanisme de fuite.

Le statut scientifique des théories métaéthiques basées sur l’émotionalité

Encore faudrait-il pour que tout cela fonctionne qu’il existe effectivement un tel registre. Selon Reed (2004, 120 et 342), un candidat potentiel serait le striatum, structure sous-corticale se chargeant de la planification d’actions. Mais qu’en est-il de notre postulat central: y a-t-il une base scientifique à la nécessité de l’émotion dans les jugements? On s’attendrait alors à ce qu’une personne souffrant d’une pathologie altérant ses réactions émotives émette des jugements également distortionés.

Il semblerait que c’est précisément ce qui se produit. Prinz (2006) rapporte plusieurs expériences ayant démontré un lien entre la psychopathie et la capacité émotionnelle:

Psychopaths are not amenable to fear conditioning, they experience pain less intensly than normal subjects, and they are not disturbed by photographs that cause distress in us (Blair et al, 1997). This suggests psychopathy results from a low-level deficit in negative emotions. (32).

Prinz mentionne également différentes études liant l’activation de zones cérébrales liées aux émotions lors de tâches demandant au sujet d’effectuer un jugement moral. Les émotions joueraient, selon lui, le rôle de « symptômes » indiquant à l’esprit que la situation doit être considérée sous tel ou tel angle. Reconnu dans une scène, l’indicateur « dégoûtant » changerait la perception de celle-ci. (31). Prinz mentionne à cet effet une étude où le dégoût le mot « often » a été induit artificiellement par hypnose, amenant les sujets à mépriser les personnages prononçant ce mot pourtant banal. Sur ce point, Prinz n’est guère éloigné de la conception de de Sousa, mais parle d’indicateurs plutôt que de similitudes avec un cas paradigmatique.

Conclusion

Nous avons présenté ici de nombreuses critiques à l’endroit de la conception rationaliste et établi les émotions en tant qu’agents motivants nécessaires. J’aimerais conclure en réexaminant le rôle de la raison à la lumière des notions déployées dans ce travail. Nous avons déjà vu que chez Tappolet la réflexion n’est pas négligée, étant une des sources possibles de préoccupations authentiques. Il est possible de réfléchir au fait même de réfléchir, et de développer ainsi un souci réel pour la remise en question. En revanche, il est peu réaliste de décider de ne plus réfléchir. Ronald De Sousa explique cela par le « paradoxe du faux jeton »6: meilleur est un faux, plus il est est conforme à l’original, et donc moins il est faux. De même, plus on s’efforce de ne pas réfléchir, plus il faut faire preuve de réflexion. Plus on cherche une vie délibérément sans but, plus on atteint notre but.

Bibliographie

 

Coricelli et al. Tax evasion: cheating rationally or deciding emotionally ?, CIRANO, Université de Montréal, 2007.

 

Damasio, A. Looking for Spinoza: Joy, sorry, and the Feeling Brain. Harcourt, 2003.

 

Dennett, D. Consciousness Explained. Back bay, 1991.

 

Dworkin, G. « Acting Freely », Noûs, 1970, 367-383.

 

De Sousa, R. The rationality of emotions, MIT Press, 1987.

 

Loftus, E. “Make-believe memories,” American Psychologist, Novembre 2003.

 

Prinz, J. Gut reactions: a perceptual theory of emotions, Oxford University Press, 2004.

 

Prinz, J. « The emotional basis of moral judgements », Philosophical explorations, Vol. 9, No. 1, Mars 2006.

 

Reed, S. K. Cognition: theory and application. Sixième édition. Wadsworth/Thomson Learning, 2004.

 

Tappolet, C. « Autonomy and the emotions », in Christine Clavien, Julien Deonna, Iwo Wallimann (dir.) Emotions and Rationality in Moral Philosophy, volume thématique du European Journal of Analytic Philosophy 2 (2), 2006, 45-59. http://www.ffri.hr/phil/casopis/content/volume_2/EUJAP_4_tappolet.pdf

 

Tappolet, C. « La philosophie des émotions et la dynamique émotionnelle », à paraître. http://www.philo.umontreal.ca/prof/documents/LaPhilosohiedesemotionsetladynamiqueemotionnelle.pdf

 

 

1J’entends ici par homoncule un agent autonome présent dans l’agent et ayant une volonté propre. Plusieurs structures cognitives seront employées dans ce travail et pourraient s’apparenter à des homoncules, à l’exception qu’elles n’ont aucune intelligence particulière et ne font qu’accomplir une tâche. Voir par exemple Dennett, Brainstorms, 1978.

2Voir Discours de la méthode, 5e partie.

3Cela ne signifie pas toutefois que la moralité est innée. Nous aborderons ce problème à la section 5.

4Ainsi, le psychanalyste cherchera le paradigme originel, inconscient. Le thérapeute cognitif-béhavioral invitera son client à réfléchir sur ses réactions afin de reconstruire des paradigmes plus positifs.

5Hypnose, lavage de cerveau, drogues, neurochirurgien fou et tout autre exemple classique.

6Paradox of the phony. Dans de Sousa (1987), page 262.

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Cartoon

29 of Mar, 2008 at 12:52

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“Sur quoi tu fais ta maitrise?”

12 of Mar, 2008 at 13:40

 Pour l’instant, c’est ça:

Un reproche souvent formulé à l’égard de la théorie de l’évolution est qu’elle ne pourrait fournir d’explication suffisante des phénomènes mentaux complexes, notamment des émotions. J’arguerai que ce vide conceptuel est largement causé par une mauvaise conception des émotions et de leur lien avec le corps propre. En concevant les émotions comme réactions à de changements physiologiques (selon Prinz, 2004), il sera possible de fonder un modèle cohérent et compatible avec une explication évolutionniste (de Sousa, 2007).

Certains auteurs des sciences sociales, comme Margaret Mead et, plus récemment, J.R. Averill, conçoivent les émotions comme des processus mentaux complexes principalement issus d’un apprentissage culturel, et donc non soumis à des pressions de sélection naturelle. Après avoir analysé leurs arguments, nous examinerons la conception dennetienne de la conscience, qui nous permet de montrer que les émotions peuvent en fait être conçues comme des adaptations. Cette perspective est étoffée dans la théorie somatique des émotions de Damasio, puis de Prinz, dont j’étudierai les aspects principaux. Cette théorie doit être lue à la lumière des développements récents en psychologie évolutionniste. Cette étude nous permettra de mieux comprendre si les émotions sont vraiment le fruit de l’évolution par sélection naturelle.

La première section du mémoire analysera ce que sont les émotions selon Averill, et pourquoi s’agirait-il d’un phénomène mental ne pouvant être expliqué par l’évolution. Seul le corps étant effectivement sujet aux pressions sélectives, la seconde partie reprendra l’analyse de Dennett afin d’établir un lien entre émotions, conscience et corps. Sur ces bases, le chapitre suivant décrira la théorie somatique de Damasio et celle de Prinz, de même que quelques notions de psychologie évolutionniste. Finalement, la dernière section portera sur l’évolution des émotions, suivant les travaux de de Sousa.

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L’information a-t-elle une couleur?

22 of Feb, 2008 at 22:50

En prévision d’un article pour la revue Ithaque je publie ici un extrait d’un texte rédigé l’an dernier pour un séminaire d’épistémologie.

Je vous donne le contexte. En neurologie, certains considèrent que l’information est “triée” (on dit qu’elle décusse) dès les premières étapes de la perception. L’information concernant  va aller se faire traiter par une zone du cerveau, tel autre type ira à tel autre endroit, etc.

Le problème est qu’à ce niveau de traitement, il est difficile de croire qu’un ganglion puisse “savoir” s’il s’agit de tel ou tel type d’information. (Et en fait, peut-on même parler de types d’information? Qu’est-ce que l’information?)

On a donc deux conceptions qui s’opposent:

Équipe 1: les objets ont des propriétés “en soi”. Les cellules visuelles perçoivent ces propriétés et envoient l’information à l’endroit approprié. La preuve c’est qu’il y a dans l’oeil des cellules spécialisées dans tel ou tel “type d’information”.

Équipe 2: les cellules ganglionaires de la rétine sont beaucoup trop stupides pour savoir qu’un faisceau de photon contient tel “mouvement” ou telle “forme”. Ce traitement se fait plus loin dans le cerveau. La preuve est que nos préconceptions altèrent ce qu’on voit (on dit “effet top-down, ou descendant).

Alors voilà le background. Maintenant, le texte.

—————

La conception classique en identification visuelle, tel qu’on la retrouve dans les manuels,1 va comme suit. D’abord, la lumière traverse l’oeil et vient frapper les récepteurs visuels (cône ou bâtonnets) de la rétine, qui effectuent la transduction de la lumière en potentiel électrique. Les cônes et bâtonnets convergent ensuite vers les cellules ganglionnaires qui, lorsque suffisamment excitées par leurs récepteurs associés, déclenchent et envoient un signal électro-chimique2. Notons que les cellules ganglionnaires ne déclencheront pas dans les mêmes conditions: certaines, les ganglions magnocellulaires (M) réagiraient davantage au mouvement, alors que les ganglions parvocellulaires (P) seraient plutôt sensibles aux formes. Les projections d’axones de ces deux types seraient éventuellement traitées par différents modules s’occupant respectivement de la composante « où » (localisation spatiale, orientation) et « quoi » (identification des objets) de l’information visuelle.

Là commencent les ennuis pour ce modèle théorique: mais qu’est-ce que l’information? En sciences cognitives, remarque Hintikka, aucune définition précise n’est donnée, et on semble se fier à l’emploi de « théories de l’information » ou de l’informatique elle-même pour s’épargner une analyse conceptuelle (Hintikka et Symons, p. 90). En ce qui concerne les voies du « où » et du « quoi », la conception classique accepte implicitement qu’il existe des « types d’information »3. Plusieurs études ont confirmé l’existence d’une telle subdivision dans le cerveau4, distinction popularisée les travaux cliniques du d’Oliver Sacks sur des patients atteints d’agnosie visuelle, capables de voir les objets mais pas de les identifier (Sacks, 1992). Cette division au sein du cerveau, plus exactement dans le corps genouillé latéral (CGL), est acceptée par Hintikka, qui remet plutôt en cause l’existence l’extension de la subdivision P/M jusqu’à la rétine, au sein des cellules ganglionnaires (p. 94).

Un premier problème relevé par Hintikka est que les deux types de ganglions projettent leurs axones à la même zone (V1), ce qui n’est pas ce qu’on attendrait de deux « voies » distinctes. On remarque ensuite que les cellules P et M ne sont, en fait, pas totalement spécialisées dans la localisation ou l’identification, mais partagent ces aptitudes dans différentes proportions. Il semblerait donc que la distinction P/M dès la rétine vise plutôt à maintenir une coupure nette et peut-être injustifiée entre l’information de type « where » et « what »; et c’est justement ce que Hintikka va attaquer… en se basant sur la logique épistémique.

L’argumentaire de Hintikka propose d’abord d’établir une distinction entre les informations publiques et perspectivales servant à effectuer une tâche de reconnaissance d’objet. Les connaissances publiques concernent les propriétés de l’objet qui sont mises à la disposition du sujet, comme le nom et la profession d’un individu, alors que l’information perspectivale découle de l’espace visuel occupé par l’objet sur la rétine de l’agent (p. 96). Supposons maintenant une certaine scène visuelle. Dans certains scénarios, ou « mondes possibles », l’agent est en mesure d’identifier l’objet (le maire d’El Paso dans l’exemple de Hintikka), alors que d’autres perspectives5 (par exemple, le maire est de dos, dissimulé ou trop éloigné) ne le permettent pas. Toutefois, cela n’empêche un agent disposant de certaines informations d’identifier tout de même l’objet (par exemple, si l’agent est dans un rally politique et aperçoit l’objet en train de faire un discours, au loin). On parle alors de reconnaissance faite en mode centré sur le sujet (« subject-centered », Hintikka, p.97) . Si on remet en jeu ce qui a été dit plus haut sur les patrons cognitifs, on constate qu’il est étrange de parler de cellules « what » aussi hâtivement dans le traitement de l’information alors que dans le cas du maire d’El Paso l’identification (ou reconnaissance) suppose une connaissance préalable de l’objet. Les ganglions n’ont, manifestement, aucune connaissance sur le maire, ce qui n’empêche pas le sujet d’inférer ce qu’est ( ou qui est) l’objet via un mode différent d’identification.

1 Je suivrai ici le manuel de Goldstein, 2006.

2 Les axones des cellules ganglionnaires se projettent jusque dans le cerveau, formant le nerf optique.

3 La documentation sur le sujet fait d’ailleurs extensivement usage de l’expression « kinds of information ».

4 Voir Mishkin, 1982, rapporté dans Hintikka et Symons, 2003.

5 On remarque que « perspective » concerne ici simplement la manière dont les rayons lumineux parviennent aux rétines de l’agent et doit être pris dans un sens « optique » et non subjectiviste.

Bibliographie

Goldstein, E. B. Sensation and Perception, Wadsworth Publishing, 2006

Hintikkaa, Jaakko, et Symons, John. « Systems of Visual Identification in Neuroscience : Lessons from Epistemic Logic », Philosophy of Science, No. 70, 2003, pp. 89-104

Sacks, Oliver. L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau et autres récits cliniques, Seuil, 1992.

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Je ressens, donc je suis (1 de 3)

23 of Jan, 2008 at 23:29

Qu’est-ce que la théorie somatique des émotions? En une phrase, et très grossièrement, c’est l’explication psychologique des émotions selon laquelle on est heureux car on sourit. Un peu plus précisément, c’est une théorie en neuropsychologie, selon laquelle les émotions seraient engendrées lors de la détection de “marqueurs somatiques” par le cerveau. Ces marqueurs sont des modifications de l’état corporel, par exemple des sueurs froides, une accélération du pouls, un fou rire, etc. Lorsque l’esprit constate que nous avons une émotion, c’est alors seulement que nous trouvons une explication pour celle-ci.

will jamesOn désigne aussi parfois la théorie somatique des émotions sous le nom de théorie James-Lange, en l’honneur des deux auteurs qui l’ont publié indépendamment vers 1884: William James et Carl Lange. Lange était un médecin danois qui estimait que le modèle courant (l’émotion est psychologique et entraine des effets physiologiques) ne tenait pas la route. Si c’était vrai, se disait Lange, l’existence nous apparaitrait comme n’ayant aucune saveur, aucune chaleur. Tout serait purement cognitif. Quelqu’un nous insulterait et nous ne ressentirions rien, nous pourrions seulement, à la limite, juger de riposter après mûre réflexion.

De son côté, William James était un philosophe et psychologue américain qui s’est lui aussi penché sur le problème de poule et d’oeuf que représentent les émotions. Supposons que je suis perdu dans la forêt et que je vois un ours, s’est demandé James. Ce n’est pas le temps de réfléchir et de se dire, ”Ah tiens, un ours! Il faudrait bien que mon cerveau m’envoie de l’adrénaline et un surplus de sang dans les muscles de mes jambes!” C’est l’inverse qui arrive. On décampe, ensuite seulement on réalise la gravité de la situation.

Ainsi, les réactions physiologiques ne sont pas des effets de l’émotion, mais la cause. James avait d’ailleurs inventé une thérapie assez simple: pour être heureux, souriez! L’idée semble bête, mais ça marche.

Dans le prochain épisode, nous verrons les données récentes en faveur et contre l’hypothèse James-Lange, de même que les théories concurrentes.

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Zombie philosophique

Je suis finissant à la maitrise en philosophie. Mes intérêts se situent principalement en sciences cognitives, philosophie de la biologie et en éducation.